j29. Olveiroa – Fisterra.  31 km  7h53.

Dernier jour de fête, on va enfin savoir où mène ce fameux chemin qui brise les pieds et casse les dos. Encore un morceau de bravoure, je reconnais qu’il faut aimer ça pour y trouver du plaisir, parfois, mais ce qu’on y apprend sur soi évite bien des séances de psychothérapie.

les chiffres:   Oh là là!! :

Joli le profil de la descente vers Cée, trop fort!  Bravo les genoux!

Vous voyez mieux le dénivelé descendant? 2 km à fond sur les crampons … Et en bas, le port de Cée.

…..

Je me suis levé en catimini ce matin, tout bien préparé hier, car j’avais le lit du dessus. Je deviens bon à ça. 06:40 je suis au bar pour le déjeuner et j’avance dans le halo de ma ‘frontale’ à 7:00.

Car la journée sera presque aussi longue qu’hier d’après le livre.
Très peu de marcheurs continuent après Compostelle. D’aucuns préfèrent même trainer plusieurs jours dans la capitale du pèlerinage plutôt qu’ajouter 90 km à leur palmarès pour voir la mer. Et de plus , après Hospital (90 mn) certains  choisissent d’aller sur Muxia. C’est donc seul que j’ai progressé aujourd’hui sur cette longue distance. Idéal pour une fin de chemin.

J’ai attendu un  peu, grimpant pendant une heure pour faire les 4 premiers km vers Hospital puis à l’occasion de l’ouverture dun bureau d’information sur les destinations Fisterra & Muxia, jai profité de la lumière de la vitrine pour appeler Enola avec  whatsapp afin de lui souhaiter son 5 eme anniversaire. Elle était surprise, c’était un joli moment. J’aurais voulu être à l’océan pour ça mais il me restait 20 ou 25 km, trop tard, comme pour Charlie.

Le temps est resté humide à 100%, en approchant de l’océan on était dans un brouillard permanent.

 

Vers 11h, grande descente abrupte de 300m jusqu’au niveau de la mer. Négociable, le chemin est bon, mais impressionnante, à emprunter avec douceur pour na pas finir cul par-dessus tête.

   Chemin plutôt triste et presque totalement dépeuplé. Après Cée, pas de villages, pas de bars , pas la moindre animation pour me distraire de la marche, rapide, tranquille et humide.

       Ne rencontrant pas de halte pour régénérer le pèlerin commun, je puise dans mes réserves pour tenir la distance: banane, barres céréales, amandes, tout ce qui peut m’aider a gravir ces longues côtes et les descentes mouillées comme un toboggan en automne.

      Mais le nuage, qui s’était contentée d’être en suspension toute la matinée, s’alourdit brusquement lorsqu’à midi pile j’arrive à Estorde et je doit m’arrêter pour enfiler ma veste étanche et protéger le sac ( amortir enfin la jolie capuche orange pétard que je lui ai offerte je ne sais plus où) .

    J’avise près de la plage un petit café qui me paraît désaffecté, le  » O Chiringuita’, pour m’y abriter le temps de la manoeuvre, mais il s’avère être ouvert: un vieil homme y est assis devant une table vide et le patron téléphone derrière son bar. Je demande prudemment , lorsqu’ il raccroche en me voyant arriver déguisé en pèlerin mouillé, s’il serait possible de manger quelque chose de chaud.  Il me dit ‘si, si.’ mais je vois bien qu’il réfléchit sans rien me proposer. J’ajoute que je boirai ‘un demi’ avec, ce qui le rassure et il me le sert illico.  Puis finalement il me demande si une soupe de pâtes au poulet et tomates me conviendrait. Heureux qu’il ait trouvé un plat réalisable dans son estaminet, j’approuve chaleureusement et commence à habiller mon sac avec sa cape couleur potiron. Quand j’ai fini, je m’assois et commence à siroter ma bière: la cuisine dure un peu, le vieux monsieur assis me regarde sans rien dire et la télé, dans un coin, diffuse en sourdine une émission passionnante sur la recherche du plaisir chez les femmes aux différents ages…  je ne me plains pas de ne pas trop comprendre, je ne suis pas concerné, les intervenantes sont toutes des ‘mujeres’ et je suppose qu’à cette heure l’émission leur est dédiée.   Un bon 1/4 d’heure passe ainsi, la pluie semble se calmer et finalement, le tenancier m’apporte une assiette fumante bien pleine d’une mixture jaune et rouge qui s’est révélée être une excellente soupe, riche en pâtes et tomates. 

Heureux comme un bédouin qui voit un palmier, je me délecte du breuvage dans lequel j’immerge aussi le pain qu’il m’a servi. Dans l’intervalle, la pluie a cessé et je lui demande un café.

    Comme je hisse mon sac pour partir, il me demande si la soupe était bonne. Je lui répond, avec les mots que j’ai et un sourire non feint, qu’elle était excellente et reprend mon chemin le long de la plage déserte, heureux de cette halte chaleureuse où j’ai vu le mal que cet homme s’était donné pour me satisfaire.

    Un petit plaisir du moment présent que je n’aurais pas connu si je m’étais arrêté comme prévu dans le restaurant indiqué sur ma carte et que je longeais ensuite en saluant les clients qui en sortaient.

   Il est 13:00, je dois penser à arriver à Fisterra si je veux y dormir. 

77

 

Encore une heure et demi à passer des caps et des reliefs, puis soudain, sans quitter le sentier je constate que les graviers cèdent la place au sable,

 et je vois le bout de mes chaussures heurter des plantes marines.  C’est là, je sens que c’est là. Le Camino se glisse insidieusement sous les vagues, et je ne peux continuer dans cette direction, le bout de mes chaussures était déjà mouillé par le sentier  et l’onde qui les recouvre ici n’est pas faite pour elles.

[wpvideo nOnBpHsD]     Je regarde un moment ces vagues qui viennent jusqu’à moi , tristes et grises sous la pluie qui reprend doucement, fondant le ciel avec l’horizon.  Je cherche des yeux quelques traces du chemin sous l’eau trouble, une marque, une flèche une balise mais l’écume recouvre tout, et mon courage aussi.

       Je finis par me retourner et enregistrer, dans la mémoire de mon téléphone, ce chemin qui n’en est plus un et qui me laisse un moment désorienté, moi qui, depuis un mois, ne marche que par et pour lui.

      830 km, par monts, plateaux et vallées pour arriver là, au pied de cette imprévisible flaque d’eau qui m’oblige à me retourner.

Je vois les premières maisons de Fisterra vers lesquelles je me dirige et, alors que le chemin et la plage étaient vides, je découvre en pénétrant dans la ville, quelle est pleine de pèlerins, aisément reconnaissables à leur sac ou leurs sandales.

Et en écoutant les conversations sur mon chemin vers l’Albergue municipale, je comprend que la plupart des « pèlerins », après avoir atteint Santiago, prennent un billet de car aller – retour vers Fisterra ( pour pouvoir dire <j’y étais!> , font trois photos, tamponnent la crédentiale au bar et rentrent à l’hôtel pour l’apéro…

Trois jours de marche, 85 km, remplacés par une heure et demi de car et une  coquille en plastique (chinoise) marquée Fisterra.!

J’ai vue remonter mon amertume envers une partie de ma famille humaine et m’éloignais pour faire quelques photos sans intérêt du port et des bateaux.

En revenant vers l’albergue qui n’ouvrira qu’à 17h, la pluie reprend et je vois une longue queue devant un bus jaune, les soutes ouvertes. Un oeil sur sa direction: ‘Santiago’, sur ma montre: 15:00. L’intérêt de l’instant présent c’est qu’il permet de vénérer Kairos, le dieu mythique du ‘moment propice’. Une pensée vers lui et je jette mon sac dans la soute ouverte et m’insinue dans la queue en priant que le pré-achat ne soit pas obligatoire. La queue est longue. Chacun monte avec son joli ticket prépayé. Mon tour venu je m’avance vers le chauffeur et lui dit : « cuanto cuesta el billete por Santiago por favor? » ( tant pis pour les erreurs de por et para), et il répond < Santiago? 13,10€!> . Gagné!!! Je m’assois, je respire. Rien à faire une nuit de plus dans cette ville sans chemin et sous la pluie.  L’extrême liberté dans la réaction qu’autorise le voyage solitaire m’a permis de changer en quelques minutes un programme que j’avais mis 8h à concocter aujourdhui mais qui ne s’adaptait plus à mon état d’esprit quand j’ai vu que se reproduisait le cirque commercial de Santiago.  Le car était plein comme un oeuf, le chauffeur a fait assoir le dernier passager sur le strapontin devant. Heureusement qu’il y avait un strapontin…heureusement que le chauffeur était peu procédurier… heureusement que Kairos m’a soutenu.

Arrivé en ville vers 18:00  un vendredi soir en même temps que 36.296 pèlerins ou assimilés ne résout pas tout, faut dormir.  Je rentre dans un bar, commande un jambon-beurre, non, Jamon y tomatas, con una caña por favor et commence la recherche d’un lit…

C’est comme pour le car :tout le monde réserve, sauf moi on dirait.  45mn plus tard, pas de lit sauf hotel à 195 €. Je m’apprête à reprendre le chemin pour une Albergue plus lointaine quand, en payant ma consommation, l’idée me vient d’en parler à la jeune tenancière de ‘café Iren’ qui me sourit et pense avoir une idée. Elle cherche une carte dans son fouillis et appelle pour moi un petit hotel du quartier… Bingo, il reste une chambre. Je ne discute pas les misérables 38 € qui me sauvent et remercie chaleureusement la supposée Iren.   Vous voyez, on peut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, les 4/5 des habitants de cette terre font de leur mieux, ce sont les autres qui nous agacent parfois .  (souvent? Ah bon!).

Le reste est anecdote, et indépendant de l’histoire de mon chemin, sauf peut être le dernier repas avec la jeune asia-américaine, dans la ‘vague’ il y a 3 jours et retrouvée par hasard dans le bar tranquille que j’avais déjà choisi mardi dernier (le hamburger!..). Une dernière soirée dans la langue de Shakespeare malmenée par la jeune fille, mais aussi dernier échange des souvenirs du chemin, quand il n’était pas encore à ranger dans les cartons.

Et puis retour vers un vrai lit, dans une chambre seul avec wc privatif… Un luxe inutile mais reposant.  La nuit sera courte, le train réservé par internet (vrai wifi aussi!) quitte la ville de St Jacques à 06:00 pour me ramener à la maison en 14h via Madrid.

Voilà, vous l’avez vécu avec moi, ce Chemin vers St Jacques de Compostelle nous aura un peu rapprochés. J’espère juste que, conscient de ses contraintes (surmontables en adaptant la longueur des étapes) mais aussi des joies qu’il procure à qui sait prendre du recul, vous viendrez un jour marcher sur les traces des millions de pèlerins qui ne l’ont jamais oublié.

Fin

Patrice

8 réflexions sur “j29. Olveiroa – Fisterra.  31 km  7h53.”

  1. Alors c’est fini ? Ça se termine comme ça ? Par un chemin qui n’a rien trouvé de mieux que de se perdre dans l’eau ?
    Mais moi, je ne suis pas d’accord, Monsieur !
    Moi, j’ai envie de continuer à te lire, à voyager, à rêver…je vais faire comment maintenant ?
    Dis, tu voudrais pas recommencer ???

    • Oui, je veux bien recommencer, et je le ferai l’an prochain. Mais tu sais, Marie, pour voyager, et rêver, j’ai un conseil à te donner : Il y a le chemin vers Compostelle! Celui qui guérit de tout. Un sac, quelques effets légers et tu verras, comme moi, que le vrai but c’est le chemin!

  2. Bonjour Patrice
    Merci de nous avoir fait partager ce chemin avec pation et philosophie. Le final marin n’ est qu’une ouverture sur ce monde infini que nous pouvons découvrir. …
    Bon retour dans la  » vie normale »
    Didier

    • Oui, Didier, tu as raison, c’était un partage. J’ai marché pour moi, et j’ai écris pour vous. Cela n’a pas toujours été facile, ni pour la marche ni pour l’écriture, mais les deux m’ont procuré un réel plaisir. Je reviens avec l’espoir de pouvoir retrouver rapidement ces sensations et à nouveau les partager, les miennes et j’espère, les vôtres..
      Bons chemins!.
      Patrice

  3. Ca y est, j’ai rattrapé mes deux jours de retard sur ton blog.
    Je ne partage pas cependant ton avis sur la fin du chemin. Car finalement, comment terminer un tel chemin ? Pas avec des panneaux de pub et boutiques a chinoiseries ; restons naturel.
    Alors l’océan, me semble la fin parfaite ; la fin du chemin piéton mais qui n’est pas vraiment une fin. Plutôt le commencement d’un chemin que le corps ne pourra pas poursuivre ; car c’est avec l’esprit qu’il faut continuer maintenant. Très symbolique !

    • Oui, Liam, tu l’as bien senti: Cette fin est purement intellectuelle, je lui ai juste donné une apparence de réalité. Ce n’est que la fin de la possibilité de jouir de l’instant présent, le retour vers les compromis, les concessions. Mais que serait la liberté en l’absence des contraintes de notre quotidien? Relativité? voir ‘Einstein’.

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