Ne pas s’habituer

Voilà, c’est fini !

J’ai déjà dit cela, était-ce il y a longtemps ?   La chanson de Aubert trotte dans ma tête :

 <Voilà, c’est fini !>

            Toutes les choses ont un début et une fin, croire le contraire est illusoire, même l’Espace ne l’est pas, comme Einstein se plaisait à nous le démontrer.

Pour moi aujourd’hui, c’est juste cette petite tranche qui s’achève, ce petit séjour intemporel en dehors de mon quotidien. Et je comprends avec sa fin combien il m’était nécessaire, combien il m’a, quand même, fait du bien.

            Mais derrière lui, en ombre chinoise, qu’est-ce d’autre qui a fini ?

           

Et vous, aujourd’hui, savez-vous ce qui commence, ce qui est en cours et ce qui finit ?

On se berce sans cesse d’illusions qui nous permettent de faire durer les choses. Car les changements, on n’en veut pas. Trop difficile à gérer, trop de possibilités d’erreurs, trop de risques que l’on regrette.

Parce qu’on risque de regretter? Vraiment ?  Et pourquoi ?

      Ou bien on vit un rêve (dans ce cas on ne se pose pas la question, on rêve).

    Ou on est simplement bien, et on le fige dans cet état. L’abandonner va le garder intact, souvenir heureux pour toujours, on n’aura pas la douleur de le voir se racornir.

     Ou alors on est déjà mal et le changement sera comme le caillou qu’on sort de la chaussure, l’épine qu’on extrait de la chair : un soulagement.

            C’est la durée qui rend le bonheur périssable, et la douleur insupportable.

Sur des moments, des instants, on peut connaître les sommets de l’extase, ou l’abime de la détresse. Mais ces moments là sont trop forts pour qu’on puisse les garder en l’état sans conséquences. Il faut savoir retourner dans la vallée, reposer le corps et l’âme, s’extraire du danger. Quand on s’habitue à l’extrême, on le perd, on en fait son quotidien dans une zone inconfortable.

            Mais que dire de l’ennui, de la routine, de l’absence d‘émotions ? Que dire d’une randonnée en terrain toujours plat, sans la moindre déclivité ni ravin à passer. On s’y repose quelques temps, on s’y réfugie même, laissant parfois à distance les massifs neigeux, les gouffres escarpés,  pour se reposer. Le temps d’un bilan, d’un recul sur soi, d’une mise hors jeu, pour soulager le corps et calmer le cœur.

Mais le moment de l’ennui reviendra et avec lui le besoin de connaître à nouveau l’étourdissement de l’inconnu, du risque, des émotions.

            Alors le changement n’est peut-être pas le mal qu’on en dit pour s’en protéger, mais l’occasion de rester vivant, de ne pas renoncer par facilité, ne pas finir par se mépriser.

            Je repose doucement le plateau sur la table, le regard perdu au delà des baies vitrées. Je suis au milieu du voyage. Je n’appartiens déjà plus au monde que je viens de quitter et pas encore à celui que je vais trouver. Pourtant je me sens vivant, presque entier. Attentif au moindre danger, au moindre bonheur qui pourrait passer.

              Un bonheur qu’il ne faudra pas figer, pour ne pas s’y habituer.

    Car la peur de le perdre est le seul moyen de le garder.
 
 

Une réponse à “Ne pas s’habituer”

  1. Ouvrir les yeux, voir, vivre l\’instant présent et regarder au delà de demain, attentif au moindre frémissement n\’est ce pas une part de bonheur ?
    Juste se savoir vivant, ou du moins se sentir vivant…
    Bienvenu et bon voyage !

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