les raisons de le faire

 

Je n’écris pas toujours. Je n’écris toujours pas.

 Hier, j’ai passé des heures à surfer sur les blogs d’inconnus qui, comme cela m’arrive parfois, racontent leur vie sur Internet. Pour quelqu’un ou pour personne, comment savoir ?

            C’est drôle, cet engouement pour la confidence à une population de lecteurs inconnus. C’est la même démarche qu’aller voir un psy, je suppose. On parle, pour quelqu’un dont on n’attend donc pas de réponse. Pas un dialogue, en somme, juste un long monologue. On se raconte pour se prouver qu’on existe, ce que la vie ne fait pas d’elle-même.

            Marre d’être transparent, remarqué que par son miroir, aussi visible qu’une fourmi dans… une fourmilière.

            Cette longue exploration du monde des gouttes d’eau dans la mer ne m’a pas donné envie de remettre  ma plume dans l’encrier virtuel, raconter de mon temps ce que nul ne veut savoir. Et qu’aurais-je dit ? Qu’aurais-je dit à qui ? Qui aurait pu essayer de savoir si j’avais encore nagé, regardé un film dans une langue qui m’est étrangère ou bu une bière à la terrasse d’une brasserie. Une Tischman ! Weisser ! Trop douce à mon goût.

Et qui aurait voulu savoir que je préférais la bière ambrée des Trois brasseurs, où je retrouve après le cinéma les amis qui me sont chers, parce qu’ils sont là, chaque fois volontaires pour partager et faire oublier la solitude qui nous a rapprochés.

            J’essore calmement la serpillère avec laquelle je viens de nettoyer la chambre que j’occupe ici depuis bientôt trois semaines. Un coup d’éponge dans la salle de bain, ce sera toujours cela de moins à faire demain soir quand je tenterai de refermer cet épisode allemand, ce passage à vide, cette exaltation du rien.

            Je marchais sur l’eau ici, absent et léger de cette non consistance nécessaire à mon changement de forme. J’ai ramolli, doucement pour n’être plus que cette pâte indéfinissable en attente d’être malaxée, modelée, transformée en quelque chose que j’ignore encore.

            Les traces du moule semblent avoir presque disparues ici, comme un plastique oublié sur un radiateur.

J’ai rassemblé mes documents, jeté la plupart d’entre eux qui m’avaient parus importants jusque là mais dont je réalisais que je ne les relirai jamais, comme ceux qu’on m’avait remis il y a 15 ou 20 ans, ici même.  Il reste dans le frigo quelques reliefs de mon séjour, que je n’aurai plus l’envie de goûter à présent ; je les passe directement dans la poubelle, ne gardant que de quoi faire une soupe, et le lait et beurre du petit déjeuner des deux jours qui viennent.

            L’éponge glisse librement sur les parois du réfrigérateur presque vide.

            Je regarde ce petit monde qui m’a abrité pendant cet exil involontaire. J’ai un petit creux à l’estomac, non pas de devoir le quitter, mais devant le bruit que fait dans ma tête le train qui arrive dans la gare et dans lequel il va falloir monter.

            Le printemps est là maintenant, quelque part, forcément. Je ne peux rester à faire semblant de l’ignorer. J’ai laissé la jachère s’installer, autorisant quelques ronces à l’envahir et cacher le chemin. Il va falloir que je reprenne les outils avant qu’elles ne m’étouffent ou me déchirent.

            J’ai ouvert l’ordinateur et l’ai regardé booter. C’est un outil, mais je l’aime bien, il partage mes galères au boulots et mes plaisirs quand il m’ouvre sur le monde. Grace à lui je n’ai jamais été vraiment tout seul. Je ne sais pas être seul, ça ne me fait pas peur mais ça m’indispose. Il faudra que je recherche pourquoi.

 De quelle solitude passée essayé-je de me protéger ?

Qui m’a, un jour, oublié sur un quai en provoquant en moi cette angoisse du vide ?

            Je ne le saurai jamais, je n’ai plus le temps à présent. La réponse ne serait pas curative, il vaut mieux que je m’évertue à combler ces vides que je crée souvent tout seul.

            Je repousse la chaise dans son coin, sous la table, éloigne le bureau vers la grande baie vitrée et, en caressant le clavier, lance le Média Player. La musique entrainante de ‘All shook up’ reprend, je glisse mes deux pouces dans ma ceinture et recommence,  tout seul, la chorégraphie torturée que Fred nous enseigne à l’école.

A cause de la vitesse, je manque des enchainements et reprend, inlassablement, depuis le début, le seul morceau que j’ai apporté ici.

            Lors d’un demi-tour, le temps d’une seconde, je m’aperçois dans la glace qui habille la porte d’entrée : je souris.

            Il y a de bons moments dans la vie, ils durent le temps d’un éclair. Ne pas les laisser passer. Grace à eux, les griffures de ronce font moins souffrir.

            Je n’écrirai pas, personne ne lirait cela.

 

 

 

2 réflexions sur “les raisons de le faire”

  1. ton séjour allemand tire à sa fin te voilà bientôt de retour dans notre Sud, et tu apprécieras de nouveau la bière des 3 brasseurs, la peur du vide est universelle et nous angoisse
    J\’ai regardé une émisssion sur le Portugal hier soir, je me lève un peu plus tôt aujourd\’hui pour me pousser au travail
    bisous bonne rentrée dans notre belle région

  2. On écrit toujours pour quelqu\’un, si ce n\’est pour les autres du moins écrit-on pour soi…
    Il me semble que dans ton cas, nous sommes au moins deux à tenter de te suivre, tu avances sur le chemin comme chacun de nous a eu un jour à le faire.
    Les épines de ronces font moins mal, bientôt tu montera dans un wagon , tu verra une place libre, tu t\’assierra et peut ête , seulement peut être, sera-tu assis a la bonne place.
    Les ronces deviendront  églantiers aux fleurs si douces et légères, le temps passant , viendra le rosier pour qu\’éclose la plus belle des fleurs…

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